De la violence

Le policier est le premier témoin de la violence dans la société, témoin mais aussi acteur puisqu’il est investit d’un pouvoir coercitif qui caractérise une violence légitime de l’état de droit, telle que théorisée par Max Weber au début du XXe siècle. Cette violence légitime est un monopole d’état utilisé aux seules fins de la justice, du rétablissement de l’ordre public et en cas de guerre. Cette violence légitime se traduit notamment par la réduction des libertés individuelles.

Tout usage de la violence légitime de l’état qui ne poursuivrait pas l’œuvre de justice ou la paix publique dans l’intérêt du peuple conduirait l’état dans une forme de gouvernance autoritaire ou despotique.

Cette vision s’était forgée depuis la révolution française qui inscrivit dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 l’article XII: « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

Depuis que je suis policier je n’ai jamais cessé d’entendre, dans les médias, dans les discours politiques ou encore dans les murmures de la société civile, qu’il faudrait bien faire quelque chose contre cette violence qui ne cesse de croître et qui gangrène notre société.

Alors quoi? Se demande le peuple, l’état est dépositaire et maître d’œuvre d’une violence légitime et il ne s’en sert pas contre ceux qui usent d’une violence qui elle n’est pas légitime?

Les premiers à en faire grief sont évidemment les policiers eux-mêmes, qui, largement victimes de cette violence ne comprennent pas la retenue étatique à l’égard de ceux qui en sont les responsables. Plus encore ils sont persuadés que le justiciable lambda victime de violence à plus d’égards aux yeux de la justice (qui est censée être aveugle) qu’eux-mêmes. Il faut voir, glose-t-on dans les couloirs des commissariats, comment les parquets traitent les procédures d’outrage rébellion: il faut maintenant entendre tous les collègues et les témoins des faits, quel scandale!

Dans les autres corps dépositaires ou investis de l’autorité publique le moral n’est pas meilleur: maires & adjoints, enseignants, personnels des transports en commun (même Nabila leur crache dessus #pointNabila), etc!

Il semble évident, pour beaucoup de ces personnes, que la violence on ne cherche plus à la combattre, juste à l’expliquer (par exemple: la violence endogène de la Corse)

Et ces personnes ont toutes les raisons de le croire, les faits sont là, têtus comme à leur habitude, on peut voir sur le site de cartographie statistique de l’ONDRP (observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) la courbe de l’évolution des violences physique volontaires dont les faits constatés par la police et la gendarmerie ont plus que doublé en quinze ans.

AVIP

Courbe d’évolution des violences physiques volontaires entre 1997 et 2012

Les faits sont là, la violence croit sous l’effet d’une anomie globale de la société qui a progressivement basculé son mode de développement sur l’idée fausse que le « bonheur réside dans la consommation », réduisant la culture à un « temps de cerveau disponible » pour des publicitaires encouragés par l’idéologie libertaire de l’individu Roi (« si à 50 ans t’as pas une Rolex, t’as raté ta vie »).

Je suis ce que je consomme, mon désir est aux commandes, mon bonheur en dépend, ma frustration se déchaine en violences.

La violence naît de cette absence de repères collectifs, de ce refus de l’altérité où l’acceptation de l’autre dans sa différence fonde l’obligation de respect, de partage et d’écoute. La France se communautarise et se lobbyise.

Le politique pour séduire l’électorat doit séduire les communautés et tente par un discours vague de limiter le risque de se retrouver en porte à faux entre des groupes de même poids. Le discours volontariste se voit substituer un discours généraliste finalement creux qui se réduit à prodiguer aux communautés des subsistances plus que des solutions pérennes. C’est l’ère de l’assistanat généralisé dans laquelle les milliards de la politique de la ville ont été engloutis pour rien, sinon inciter les gens à demander toujours plus à leurs élus.

La frustration de ces communautés est aujourd’hui grande, quand la crise ne permet plus les dispendieuses largesses d’autrefois, les élus font face à leur propre inconséquence.

Il n’est donc pas anormal de voir aujourd’hui l’arbre de la justice sociale dégénérer, de le voir jusque dans les plus hautes sphères de notre société où les affaires explosent et jusque dans l’élaboration des lois qui fondent le vivre ensemble. L’arbre se meurt, les fruits sont gâtés.

A ce stade la politique n’a plus de sens si elle n’est plus investie que de la défense d’intérêts particuliers, d’intérêts communautaristes.

Pourtant il se passe en France quelque chose de fort, une prise de conscience générale qui monte lentement comme une vague et qui porte en elle le ferment d’une régénération profonde. Ces derniers mois l’ont mis en évidence, et malgré un traitement plus que partial dans les médias, malgré l’ostensible grincement de dent que cela provoque dans la sphère politique, cela semble durer, s’affermir même.

Pour l’instant la pousse est fragile, mais si elle poursuit sa croissance en rejetant la violence que l’on voudrait lui imputer elle sera irrépressible. C’est là dans ce mouvement inédit, où s’invite la notion d’écologie humaine, où veut se dire la véritable dignité de l’homme, ni objet, ni finalité mais responsable d’une croissance collective dans le partage et le respect de tous que peuvent naitre les solutions pour réduire les fractures et les violences de notre société.

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