L’affaire « Lallab », l’hystérie sans débat

Depuis plusieurs jours ma « Tweet Liste » (TL) sur twitter s’enflamme autour de l’affaire Lallab et du service civique. Pour ceux qui ne le savent pas, Lallab est une association « féministe » dont le but est de faire entendre les voix des femmes musulmanes qui sont au cœur d’oppressions racistes et sexistes. L’association se présente comme areligieuse, aconfessionnelle et apartisane son rêve est de faire en sorte que les femmes ne soient plus jugées, discriminées ou violentées en raison de leur genre, de leur origine, de leur religion, de leur physique, ou encore de leur orientation sexuelle (extrait communiqué facebook). Jusqu’ici ça à l’air sympa !

Lallab a donc publié sur le site du service civique une annonce pour le recrutement de 3 filles « Badass » volontaires en service civique afin de développer l’action et les propositions de l’association.

Malheureusement, l’agence nationale du service civique a retiré cette annonce. L’association Lallab dans un communiqué dénonce une campagne de désinformation et de cyber-harcèlement.

Depuis ma TL sur twitter se déchire entre les pros et les anti Lallab. Il faut dire que ma TL c’est quand même l’apologie de la diversité de la droite dure (hors FN) à la gauche libérale (je n’ai pas le courage d’aller plus à gauche), des cathos durs aux cathos mous en passant par les charismatiques, des chrétiens d’autres confessions (je vous aime), des musulmans, des ex-musulmans (je vous soutiens), des salafistes (je vous lis), des frères musulmans (je vous lis aussi), des flics (cœur), des gendarmes (petit cœur), des policiers municipaux, la police ferroviaire, des agents de la pénitentiaire, des avocats, des magistrats, etc. Il y aussi des gens normaux je vous rassure !

Vous imaginez le truc quand un sujet clivant tombe sur le réseaux, c’est pire qu’un repas de famille.

Là avec l’affaire Lallab c’était un feu d’artifice d’hystérie sans débat, et c’est le sujet de ce billet !

Les réseaux sociaux ont un mauvais travers : l’instantanéité qui est devenue tyrannie de l’instant. Loin d’y débattre on s’y interpelle à coup d’anathèmes formatés en 140 caractères. C’est un match de boxe de petites phrases que l’on « like », que l’on cite et qu’on retweet. C’est à qui aura le plus de mentions dans ses hashtag pour monter en TT (Top Tweet) : #JeSoutiensLallab vs #JeNeSoutiensPasLallab

Ok mais le débat lui il est mort ! Ce travers des réseaux sociaux s’étend contagieusement à la télévision où, de même, l’anathème est roi. On invite sur les plateaux des personnalités pour les glorifier ou les crucifier, pas pour débattre.

Bernard Weber, dans la révolution des fourmis écrivait :  “Ceux qui ont des idées mais ne savent pas les présenter sont, peu à peu, exclus des débats.”

Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, c’est l’inverse, ceux qui ont des idées (ndlr : et de la culture) et savent les présenter sont noyés sous les flots d’insultes. Dans l’affaire Lallab, le philosophe Raphaël Enthoven (@Enthoven_R), quoi qu’on puisse penser de lui, en a fait les frais ; il n’est pas le seul.

C’est tout a fait tragique de voir cette gangrène de l’instantanéité envahir nos vies, il n’y a plus d’émission qui n’ait son #hashtag social pour ajouter à la faiblesse du débat télévisuel la démesure de l’outrance du réseau social. Le média social développe le tropisme de l’outrance et de l’indignation instantanée.

Pour en revenir à Lallab il y avait lieu de creuser la question qui était posée, à savoir la légitimité de l’agence du service civique à supprimer l’annonce de l’association. Ceux qui l’on fait les premiers, comme le compte twitter @IkhwanWhoswho, en ont tiré des articles intéressants ou ici, qui démontrent qu’à minima la question méritait d’être creusée, n’en déplaise aux soutiens inconditionnels de Lallab.

Il y affectivement, derrière l’irréprochable volonté d’auto-détermination de la femme musulmane, un activisme qui contredit les trois piliers de l’association : areligieuse, aconfessionnelle et apartisane. Cet activisme est plus orienté dans la lutte contre les principes de la laïcité que dans la défense universelle du droit des femmes à l’auto-détermination, ce que Raphaël Enthoven mettait en évidence dans les interrogations qu’il adressait aux soutiens de Lallab.

De ce point de vue, l’agence nationale du service civique, agence gouvernementale et républicaine n’avait pas d’autre choix que de suspendre l’annonce de Lallab au moins temporairement afin d’enquêter sur l’activisme de l’association. Peut-on imaginer une agence gouvernementale financer environ 500€/mois/volontaire pour une association qui milite contre la laïcité ?

Pourtant, et c’est là ma plus grande surprise j’ai envie de dire #JeSoutiensLallab ! Etonnant non ? J’ai envie de soutenir cette association, non à cause de son activisme anti laïc mais à cause de son activisme féministe musulman traditionnel (car l’association est clairement versée dans l’Islam traditionnel).

C’est Hélé Béji, féministe et auteur tunisienne, qui me pousse à faire ce choix. Celle qui a écrit en 2011 « Islam Pride : derrière le voile », bien qu’opposée au foulard islamique dit au sujet de ces femmes qui font ce choix dans une société qui ne les y pousse pas :

« Ce voile, il faut accepter de voir ce qu’il porte en lui de vitalité. Ce symptôme du passé est une critique du présent. Derrière le voile se lit un mal-être : la modernité vécue comme une oppression, la consommation comme un esclavage, l’ordre démocratique comme une hypocrisie. L’islam se cherche un idéal dans des sociétés en passe de perdre le leur, et la question du voile ne saurait se régler par une loi d’interdiction, qui serait injuste et inefficace.

Le voile prospère dans le paysage des dérives des droits culturels. La permissivité absolue finit par engendrer des tabous absolus, la liberté absolue entraîne l’esclavage absolu».

« Et si, loin de servir l’homme bigot et très respectueux de sa religiosité, le voile n’était rien d’autre qu’un insulte pour l’homme? «Ces nouvelles prudes de la modernité réduisent à néant les efforts de celles qui ont osé braver leur entourage en montrant que ces artifices ne sont pas les meilleurs garants d’une morale impeccable. Comment ne pas être horriblement vexée de voir les nouvelles générations céder à l’intimidation; de voir que les hommes sont suffisamment sots pour se satisfaire de ces vertus postiches? (…) L’interdit religieux qui couvrait la chasteté des femmes contre ce que le langage biblique appelle ‘‘fornication’’ n’a jamais empêché la mise au monde d’une multitude de bâtards. Dans le monde musulman, cette hypocrisie est aidée par la chirurgie qui rapièce la membrane d’un hymen décousu, redevenu chaste le jour des noces» (…) Mais vous, hommes musulmans, comment acceptez-vous que vos femmes, vos sœurs, vos filles, vos mères vous abaissent ainsi, faisant de vous des propriétaires d’âmes, des possesseurs de corps, lâches comparses se suffisant d’un grossier stratagème? Comment acceptez-vous à vos côtés des compagnes qui se passent le mot d’un simulacre d’honneur, et n’avez-vous cure d’être le dindon de la farce?» ».

«toutes les attaques que les femmes voilées essuient les enferment davantage dans leur entêtement : elles font d’elles des martyrs. »

«Nos contemporains ont pris la fâcheuse habitude de manifester publiquement leur vie privée. Ce n’est pas ‘‘je fais ce que je veux et ça ne regarde personne’’, c’est ‘‘je fais ce que je veux, et je souhaite que ça regarde tout le monde, je veux convoquer le regard du monde entier sur moi (…) le for intérieur est jeté en pâture à la consommation publique. Le voile n’est plus le signe de la pudeur, mais l’insigne ultravoyant, l’impudique de la pudeur ». Et s’il a l’air de dire comme les féministes ‘‘je ne veux pas être un objet sexuel’’, il rappelle fortement que la femme, en réalité, est un objet sexuel. L’exhibition de sa croyance fonctionne comme l’exhibition de ses pratiques sexuelles, le besoin de montrer ses goûts intimes à la télévision».

Au fond, en voyant le militantisme de ces femmes je considère qu’elles opèrent, sans s’en rendre compte, contre l’Islam. Affichant ouvertement d’un côté cet « Islam Pride » qui fait la fierté de la communauté elles défient d’un autre  la main mise de l’homme sur leurs vies. Se faisant elles opèrent à contre-courant de l’Islam qu’elles défendent. Aujourd’hui soutenues par les CCIF et ENAR.EU (proches des frères musulmans) elles en seront demain les talons d’Achille. Comment de pas voir que ce courant féministe est antinomique avec le curseur de l’Islam traditionnel que ce soit dans ses textes ou dans ses acquis moraux.

Pour moi Lallab, c’est à dire le féminisme auto-déterministe des musulmanes de l’Islam traditionaliste, est un cheval de Troie de l’islamisme c’est pourquoi, indépendamment de son activisme anti laïc (que je combats) #JeSoutiensLallab, comprenne qui pourra !

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2 réflexions au sujet de « L’affaire « Lallab », l’hystérie sans débat »

  1. Laurent Grzybowski

    Merci pour votre article fort intéressant et qui donne à réfléchir.
    Je vois cependant un point faible dans votre argumentation: vous affirmez que Lallab combat la laïcité.
    Cette affirmation relève me semble-t-il d’un postulat pour ne pas dire d’une posture.
    Journaliste à La Vie, au sein du groupe Le Monde, je travaille sur les questions de laïcité depuis une bonne vingtaine d’années (j’ai commencé à y travailler alors que j’étais journaliste au Monde des religions) et j’avoue que personnellement je ne vois rien d’anti-laïque dans l’engagement de Lallab.
    Pourriez-vous m’éclairer et me dire très concrètement en quoi Lallab s’attaque à la laïcité, tant dans ses textes que dans ses actions ?

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    1. Poulet Bio Auteur de l’article

      Cher Laurent,
      Merci de votre commentaire et de votre intérêt pour mon article. J’avais noté votre soutien inconditionnel ainsi que celui de Samuel à cette association et je me réjouis de pouvoir débuter une réponse mais il faudrait un billet plus long pour développer l’argumentaire. En ce qui me concerne cela fait 14 ans que j’étudie l’islam et la mouvance islamiste et je conviens qu’il n’est pas aisé de voir les signes de radicalisation dès lors que l’on s’approche de la sphère de L’UOIF. Il faut du temps pour apprendre à décoder le double discours mais de nombreux travaux on déjà été faits. Revenons à Lallab et à sa proximité idéologique avec la sphère UOIF. Cette proximité apparaît dans ses soutiens mais aussi dans les lieux où l’association intervient (voir les articles de ikhwanWhosWho en lien dans le billet). On peut également se pencher sur le site de l’association et sur la conclusion de l’article sur la loi de 2004: « Au nom de la laïcité, grande valeur salvatrice française ». On ne s’étonnera pas de ses ateliers pour les petits muslim où des fillettes prépubères sont voilées, quand aucune doctrine théologique ne l’impose, même dans le fiqh handbalite. Mais si vous voulez vraiment vous convaincre de la lutte, entre autres, contre la laïcité, lisez attentivement les fils Twitter des ces personnes et les réponses faites dans l’instant, sans recul. Oui je persiste dans le fait que derrière une apparence de modernité et de réformisme les femmes de Lallab et à fortiori celles qui portent le voile combattent, sous couvert de féminisme auto – déterministe, la loi de 1905.
      Ma réponse est trop courte et mérite un plus long développement mais je suis sur mon téléphone qui n’est pas un outil de rédaction idéal.
      Bien fraternellement

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