Le chrétien, le flic et l’Islam

Ma première rencontre avec l’Islam remonte à mon service militaire. Je faisais alors un « service ville » dans les quartiers nord de Paris et j’aidais plusieurs associations de quartiers à se structurer et à organiser des activités et des camps pour les enfants. Le camp était l’aboutissement du projet pédagogique annuel et tous les enfants voulaient y aller. Au moment de boucler les inscriptions des camps, il y avait une famille musulmane qui m’avait renvoyé l’inscription de leur fils mais pas celle de leur fille qui, pourtant, avait participé à toutes nos activités. J’ai rencontré la famille, le père m’a invité à déjeuné. J’ai donc partagé le repas avec les hommes de la maison qui m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas envoyer la jeune fille à ce camp, la fille et la femme dans l’Islam étant toujours pupille d’un homme, père ou mari. Peu importe les garanties que je pouvais apporter, je n’étais pas musulman et leur fille resta à Paris pendant que son frère vivait à fond le camp.

Je ne connaissais presque rien de l’Islam à cette époque, et je ne m’y suis intéressé qu’un peu plus tard lorsque, entré dans la police, j’ai commencé à faire des recherches sur le fondamentalisme religieux musulman. Peu d’articles et d’ouvrages, disponibles à la fin des années 90, répondaient à mon attente de comprendre l’émergence de la pensée fondamentaliste dans l’histoire même de l’Islam. Souvent les auteurs sautent directement de Ahmad Ibn Hanbal (IXè s) à Ibn Taymiyya (XIIIe s) puis à Ibn Abdelwahhab (XVIIIe s: Wahhabisme) ou à  Saïd Qotb (XXe s: Frères musulmans). Le fondamentalisme, quel que soit la religion, s’inscrit toujours dans une histoire politique et économique où les peurs du présent font ressurgir les mythes d’un passé glorieux. Dans l’Islam ces mythes sont ceux des « pieux ancêtres » (as-salafiyya d’où vient le terme « salafisme ») et de l’âge d’or de l’Islam (Xe s – XIVe S). Quand les fondamentalistes louent aujourd’hui Avicenne (980 – 1037), Averroès (1126 – 1198) ou Ibn Khaldum (1332 – 1406) ils oublient qu’ils ont été rejetés à leur époque par les religieux.

Les raisons qui favorisent aujourd’hui le prosélytisme fondamentaliste sont liées au contexte géo-politique. La vision du monde partagée par les populations originaires de nombreux pays arabes est celle d’une alliance entre occident chrétien (car tous les occidentaux sont des croisés) et juifs en vue d’une domination mondiale. Cette vision est d’autant plus facile à diffuser qu’il est notable que l’occident accapare pour sa propre consommation une grande partie des ressources produites à l’échelle planétaire. Dès lors la prophètisation de la victoire sur l’occident de l’oumma « meilleure des communautés » et l’établissement d’un califat gouverné par la charî’a (« voie droite ») résonnent comme une aspiration noble, qui donne du sens à la vie et justifie la guerre sainte, par les armes ou le combat politique, contre les athées, les polythéistes, les chrétiens, les juifs et les apostats.

Ma seconde rencontre avec l’Islam fut lors d’un voyage au Sénégal, majoritairement musulman (90% de la population). Dans ce pays, des présidents musulmans ont été mariés à des femmes chrétiennes (et européennes). Il n’est pas rare d’y voir des familles « mixtes » avec des musulmans, des chrétiens ou des animistes. J’ai été frappé de voir le respect mutuel, de découvrir dans des églises catholiques des fresques peintes par des artistes musulmans. Notre curé sénégalais  nous témoignait que les membres musulmans de sa famille avaient participé financièrement à ses études pendant son séminaire. Ce fut la découverte d’un Islam très tolérant qui contrastait nettement avec celui des pays du golfe ou du Maghreb à cette époque.

De tout cela, que retire le policier et le chrétien?

Le chrétien reconnait qu’un musulman croit, comme lui-même, en un Dieu unique, créateur et rémunérateur, là s’arrête la similitude. Le Coran ne peut-être considéré par un chrétien comme un texte révélé ni même inspiré, il est  la négation même du christianisme (rejet de l’incarnation) et porte en lui le germe d’une violence inouïe contre les chrétiens, les juifs, les polythéistes, les athées et les apostats, le mécanisme de l’abrogation « effaçant » les versets les plus tolérants du texte coranique au profit des plus cruels. Dans son acceptation littérale le Coran ne peut donc être compris par un chrétien que comme l’expression d’une pensée politico-religieuse fondamentalement dangereuse. L’exégèse du texte, sa compréhension dans une dimension spirituelle et non littérale et enfin sa purification des versets « sataniques » est la seule et unique voie permettant l’acceptation par le chrétien de l’Islam comme religion et non comme secte syncrétiste. En cela le sunnisme (80% des musulmans) qui, majoritairement, lit le Coran et le corpus de la tradition prophétique dans une acceptation essentiellement juridique et quasi littérale ne peut qu’inquiéter les occidentaux et parmi eux les chrétiens à l’aune de ce qui se vit dans les sociétés islamiques notamment sunnites.

Face à ces inquiétudes, les occidentaux commencent à réagir. En France, la loi sur la dissimulation du visage dans l’espace public, correspond à une réaction légitime face à une inquiétude réelle: le fondamentalisme islamique. Le policier est donc satisfait de disposer d’un texte qui lui permette de réaffirmer face à un dogmatisme étriqué la primauté de la loi dans la démocratie. Les fondamentalistes ont beau s’indigner, ils n’appliquent la loi coranique que dans un but politique, car s’ils respectaient à la lettre le Coran et la charï’a ils ne vivraient pas dans une terre de mécréance et partiraient vers un pays islamique (hijra). C’est donc bien une lutte idéologique et politique qui oppose aujourd’hui les démocraties occidentales aux fondamentalistes musulmans et à leur rêve d’islamisation de l’occident. Le lent retard à l’allumage des démocraties occidentales tient au principe même de la laïcité qui, d’une certaine façon, semble interdire toute implication dans le fait religieux. Mais lorsque le fait religieux est ouvertement anti-démocratique, dans son expression publique, il y a nécessité pour la démocratie de ne plus le traiter en fait religieux mais en infraction. Ceux qui affirment dans un pays démocratique la primauté du Coran et de la charî’a sur la loi sont des opposants de la démocratie. Il y a enfin une nécessité impérieuse pour les musulmans « réformateurs » de communiquer sur les travaux et les voies de réforme qui entrouvrent la possibilité d’une compréhension renouvelée de l’Islam dépouillée de sa violence et de sa théocratie, conditions impératives pour une intégration occidentale. Tout musulman jugeant impensable ce travail d’exégèse  et affirmant l’immuabilité du texte coranique devrait alors prendre la mesure de l’impossibilité pour lui de vivre en occident au nom de la lettre même du texte immuable.

Enfin le policier chrétien essaye en permanence de se souvenir que l’application de la loi n’est pas la lutte contre des personnes, mais contre des infractions. Le respect de la dignité de la personne doit primer sur les sentiments qui peuvent l’animer. Je réagis toujours avec une certaine fermeté lorsque j’entends des policiers parler de « chauve-souris » ou de « barbu » pour désigner les fondamentalistes musulmans mais je leur rappelle que dans le respect de la dignité des personnes, ils peuvent au cours du contrôle d’identité exprimer leur étonnement de leur attachement à un pays de mécréance.

Vous avez aimé? partagez-le:

Une réflexion au sujet de « Le chrétien, le flic et l’Islam »

  1. Marie Coulon

    Depuis la philosophe Simone Weil, nous savons que la France n’aime pas les policiers, et ce, déraisonnablement.
    Que le délit de faciès existe chez certains policiers est certes une évidence, qu’il faut combattre. Pourtant, tout rappel à la loi , quel que soit le faciès, devient impossible quand on considère que  » tout se vaut  » et qu’il ne doit pas y avoir d’interdits. La haine envers les policiers et la montée de la délinquance viennent entre autres de la promotion de la jouissance immédiate, tous azimuts, et des prétendus « droits » que j’ai de faire ce que je veux, contre le Droit de la société. Mais ces haines viennent aussi d’un obscurantisme vertigineux qui conduit les idéologues à l’oeuvre depuis longtemps à récuser, ignorer, détruire toute notre culture.
    Or, tout ne se vaut pas, on finit tôt ou tard par le savoir : pour vivre ensemble, des lois sont nécessaires. Une culture est à partager. A aimer. Question : dès lors qu’une société abandonne ses lois, sa culture, sa langue, sur quelles bases « vivre ensemble » ? Sans loi, sans amour de ses représentants donc de son pays, un boulevard est ouvert à la peste et au choléra. Je veux dire : soit au FN , considéré comme le seul à évoquer la fierté de la France ( et le drame est que ce soit le FN qui en parle…), soit à l’islam fondamentaliste. ( Celui que récusent les musulmans tolérants avec la même vigueur que les catholiques romains récusent leurs propres intégristes ). Le problème est que ce fondamentalisme, tout comme le FN, est justement ce à quoi s’identifient trop de jeunes/moins jeunes en mal d’identité, en mal de fierté.
    Il est devenu de bon ton de parler de la fierté gay et de brandir un drapeau arc-en-ciel et de très mauvais ton de parler de la fierté d’être Français et du drapeau français . Pourtant, l’évidence saute aux yeux : comment donner aux gens, quelles que soient leurs origines (donc y compris le Berrichon de souche) , le désir d’apprendre la langue française, de connaître la culture judéo-chrétienne..etc, si partout on détruit l’amour du savoir , de la pensée et de la beauté en même temps qu’on détruit le respect de la Loi et du Bien commun ? Or partout ces notions sont attaquées, c’est à dire à l’école, dans les media, dans cette civilisation du marketing que promeut la gauche autant que la droite, qui toutes deux confondent être et avoir et méprisent la culture occidentale . Les officines politiques, sous-couvert de tolérance, méprisent les immigrés, souvent considérés comme incapables de s’intéresser à notre culture. De même lorsqu’elles ne jugent pas avec justice les actes illégaux de ceux qui en commettent, elles les considèrent inconsciemment soit comme des enfants immatures, soit comme comme des personnes incapables de s’adapter. Le rejet de la police est peut être lié au fait qu’on la considère comme étant indigne de respect, puisqu’elle fait respecter les lois d’une société qui se déteste.. De même que trop d’enseignants, qui trahissent leur vocation et ne donnent que des sous-produits à leurs élèves -par démagogie, par mépris là-encore envers ceux qu’on ne juge pas capables, qu’on a rendus incapables, à qui on répète que ça n’a aucun intérêt- font haïr l’école..
    Notre civilisation se suicide, dans la joie criminelle des politiciens de gauche qui ne savent pas qu’ils sont sur la liste : car rien ne résiste aux fondamentalismes, pas plus qu’aux théories dictatoriales. Notre suicide est celui du nihilisme, qui se jette à corps perdu dans la consommation, la satisfaction des désirs individuels au détriment de la communauté, le refus de la Loi, le rejet de ses garants ( la police, ici ) et le rejet de tout héritage, donc de toute transmission.
    Ce qui est nouveau, c’est que ce suicide soit promu par le gouvernement. Arracher l’enfant à tous ses déterminismes » , culturels, religieux, sexuels, sociaux ..etc, c’est finalement l’arracher à la vie qui n’est belle que par les différences et les limites et c’est le plonger dans l’anomie, l’absence de toute Loi.
    La violence a-nomique est déjà là. La nature ayant horreur du vide, des lois fondamentalistes , possiblement islamiques étant donné le contexte, se chargeront d’y remédier. Pour ma part, je respecte la police, je respecte les lois de la société ( même si j’en ai combattu récemment une…), je respecte l’islam avec lequel je suis en accord partiel et en désaccord également, et par dessus-tout je respecte mon très cher héritage judéo-chrétien, à l’acquisition et la transmission duquel je passe un certain temps.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *