Une rentrée gouvernementale entre anomie et scotomisation

L’actualité de ces dernières semaines était si riche que j’aurais pu rédiger une dizaine de billets sur la rentrée politique dans ces différentes composantes gouvernementales pour arriver finalement à une même conclusion que je pose en titre de ce billet.

Précisons tout de suite la définition du mot « scotomisation« : « La scotomisation (du grec scotos : sombre, obscur) désigne en psychologie un mécanisme de défense par lequel le sujet névrosé nie l’existence  de faits qui ont été vécus mais qui lui sont intolérables.
Il s’agit d’un processus de dénégation qui permet de « ne pas voir » des contenus, images, souvenirs trop angoissants. Il y a constitution d’un véritable scotome psychique sélectif, rétrécissant le champ de conscience réalisant une amnésie bien circonscrite dans le temps. » (Wikipédia)

Commençons par la rentrée scolaire et les deux actus majeures d’y-celle:

  1. l’allègement des programmes d’histoires-géo des classes de 3e et terminales. Je vous renvoie au délicieux éditorial d’Alba Ventura sur RTL le 4 septembre dernier.
  2. La charte de la laïcité introduite en grandes pompes dans les établissements scolaires (publics).

Si l’on ne se souvient pas des propos tenus par le ministre de l’éducation nationale au JDD à l’occasion de la rentrée 2012 je fais un bref rappel:

« Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience » (…) « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes : familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ».

Cela n’a rien d’étonnant de la part de celui qui appelle de ses vœux l’avènement de la République par la fondation d’une religion laïque se substituant à la spiritualité. Portés par cet élan, certains comme Laurence Rossignol (sénatrice PS) en avril dernier, n’hésitent pas à franchir des lignes idéologiques dangereuses: « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’Etat ».

Il n’y a pas lieu de douter que pour ces parangons de la vertu républicaine, la morale laïque poursuit le noble objectif, en utilisant la ductilité de la conscience des enfants, de scotomiser la sphère spirituelle (j’ai déposé la phrase à l’inpi comme Nabila). L’histoire de France est en cela un brin pénible qu’entre 380 (édit de Thessalonique par l’empereur Théodose 1er) et 1905 (loi de séparation de l’église et de l’état) il n’y a pas de franche séparation entre le spirituel et le temporel, de sorte qu’étudier l’un sans regarder comment l’autre réagit est aussi instructif qu’une émission de télé-réalité. Il faut donc déstructurer un peu cet enseignement qui par une approche chronologique montre de façon un peu trop évidente l’enracinement judéo-chrétien de notre Histoire. L’approche thématique fera donc l’affaire en choisissant soigneusement les thèmes où l’on pourra à loisir déconstruire l’histoire pour la reformater selon une approche plus « neutre à l’égard des religions » et donc plus digne du dogme républicain laïc.

Il me semble opportun de montrer la différence idéologique profonde entre Jules Ferry d’un côté et V. Peillon de l’autre. A 130 ans d’écart ils manifestent tous les deux l’importance de la laïcité mais dans des expressions qui, je le crois, s’opposent. Pour le montrer je voudrais citer quelques passages de la lettre de Jules Ferry aux instituteurs (17 novembre 1883):

« Et, quand on vous parle de mission et d’apos-tolat, vous n’allez pas vous y méprendre ; vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Évangile » ou encore « Si quelques personnes, peu au courant de la pédagogie moderne, ont pu croire que nos livres scolaires d’instruction morale et civique allaient être une sorte de catéchisme nouveau, c’est là une erreur que ni vous, ni vos collègues n’avez pu commettre. » (donc pas de religion laïque pour J. Ferry)

« Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, sinon, parlez hardiment : car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité. »

M. Peillon serait avisé de retransmettre à l’ensemble du corps enseignant cette lettre en gage d’une laïcité apaisée mais je doute qu’il le fasse. Dans son projet éducatif global, la charte de la laïcité à l’école n’est qu’un apéritif. Heureusement elle pourrait se montrer à double tranchant pour le gouvernement. Je pense notamment à la deuxième partie de l’article 6: « (…) Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leur propres choix »

C’est bien sur ce point qu’il convient d’être veilleur afin de garantir à nos enfants qu’aucun prosélytisme idéologique ne soit permis dans l’école de la république. J’entends par prosélytisme idéologique toute intervention visant à arracher les enfants à leurs déterminismes, vous me suivez?

Je ne souhaite pas, par exemple, que des personnes dont l’orientation sexuelle ne regarde qu’eux interviennent par leur témoignage, sous couvert de lutte pour l’égalité et contre les stéréotypes, dans l’éducation sexuelle de mes enfants. Il s’agirait là manifestement d’une infraction à l’article 6 de la charte sur la laïcité.

Pour terminer sur la rentrée scolaire et la charte de la laïcité je vous offre la sémillante déclaration du ministre du droit des femmes: « L’égalité femmes-hommes, fille ainée de la laïcité ». Outre, le titre en forme de pied de nez aux catholiques, on notera une fois de plus l’idéologie égalitaire qui, si on la pousse trop loin, devient refus de la différence et injustice.

L'égalité est différente de la justice

L’égalité est différente de la justice

Cela m’offre une transition en douceur sur la rentrée pénale, inaugurée par le passage de madame Taubira à l’émission de France2 « des paroles et des actes ». Le garde des sceaux y fût très combattive sur le plan idéologique, malgré les embuscades tendues par la rédaction mais ce n’était que des mots. Comme de nombreuses personnes intéressées aux questions pénales je n’ai pas compris, outre la substitution de peines fermes par des mesures de contraintes pénales, comment cela allait se faire. Pas un mot sur les moyens mis en œuvre pour accompagner ces mesures qui ont tout de même pour finalité de suivre hors des murs de détention des personnes qui auraient vocation à s’y trouver. Je suis d’accord pour dire que la prison n’est pas, aujourd’hui, un lieu de réinsertion et que les sorties sèches favorisent la reprise d’activités délictuelles ou criminelles. Mais si le garde des sceaux ne prend pas la peine de détailler son plan, en termes de moyens humains et d’équipements il y a tout lieu de penser que cette question reste pour le moment subsidiaire. Sans moyen les peines de contraintes pénales seront au mieux appliquées plusieurs mois ou années après le jugement, on y trouvera sûrement quelque argument pour contester le fait qu’elles soient des moyens de lutte contre la récidive.

Là encore l’idéologie prime sur le pragmatisme, les velléités sur l’opportunité raisonnable. Si il y a bien un domaine où il faut œuvrer pour « arracher les personnes à leurs déterminismes » c’est celui de la justice. Ce n’est pas en faisant du replâtrage sur les textes que l’on va garantir l’accompagnement individuel de ceux que leurs déterminismes poussent à se maintenir dans la délinquance. Alors quels moyens?

Du côté de la place Beauvau on ne doit pas être en train de rigoler beaucoup: Marseille, Corse, (Guadeloupe aussi), chiffres de la délinquance, moral des policiers et gendarmes… Je ne détaille pas puisque mon dernier billet rebondit sur les efforts de prospectives entrepris à la fin de l’été par le ministère de l’intérieur.

Dernier sujet de cette rentrée gouvernementale, le dossier Syrien ou les motifs réels de notre soutien à une intervention militaire sont là aussi frappés de scotomisation. Alors je ne vais pas revenir sur les détails mais juste vous livrer deux liens qui résument ma pensée:

Je me réjouis donc de voir une importante mobilisation de conscience autour de ces questions d’éducation, de respect de l’Homme, de justice, de sécurité et finalement d’éthique et de paix. Les esprits étroits qui étaient persuadés que ces mobilisations allaient s’éteindre naturellement après le vote d’une loi, puis pendant l’été en sont pour leurs frais. J’invite les sociologues à examiner les mouvements d’expression de conscience de l’année 2013 sous l’angle de la résilience afin de les déciller.

Bonne rentrée et bonne veille à chacun.

 

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