Les statistiques de la délinquance

Le marronnier médiatique des statistiques de la délinquance est increvable. Cette semaine, publication de chiffres par le journal Le Figaro et contestation de ceux-ci par le ministre de l’intérieur puis confirmation par Le Figaro.

Du coup je vous propose une petite présentation des statistiques de la délinquance, de la récolte des chiffres à leur publication et un état des lieux des critiques qu’elles soulèvent. J’y ajouterai quelques considérations personnelles (qui n’engagent bien sûr que moi).

L’Etat 4001:

C’est le point de départ des statistique policières, un tableau de 107 index/types d’infractions (dont 103 sont utilisés) et de 13 colonnes (L’index + 12 variables) dont vous trouverez un exemple sur le site du ministère de l’intérieur. Ce tableau recense uniquement les faits constatés (commis ou tentés) dans des procédures judiciaires transmises à la justice (donc les délits et les crimes mais pas les contraventions). Les données sont saisies à partir des comptes-rendus d’enquête, pour la police manuellement, dans une application très vintage (MS-DOS compatible) appelée ODYSEE qui alimente ensuite une base nationale: le STIC (système de traitement des infractions constatées). Ces outils sont appelés à disparaitre prochainement au profit d’une alimentation (presque) directe depuis le logiciel de rédaction des procédures pénales (LRPPN) vers la base de Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ dont on notera que la date de publication du décret n’était surement pas choisie par hasard.)

A partir du STIC on peut donc ressortir cet Etat 4001 entre deux dates, par zone géographique, ville, quartier, horaires de commission d’infraction, type de lieux etc…

Depuis février 2006 la publication mensuelle des statistiques de la délinquance est assurée par l’observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) qui, à défaut d’être vraiment indépendant, a le mérite d’avoir toujours marqué les justes réserves sur la collecte et la vraisemblance des chiffres dans chacune de ces publications:

Les critiques sur les chiffres de l’état 4001 sont nombreuses et ont donné lieu à d’innombrables publications parlementaires dont les dernières en date: ici à l’assemblée en avril ou là au Sénat en 2012. Je ne parle pas des travaux de recherches, des œuvres journalistiques et romans fleuves sur le sujet, il est clair que les statistiques de la délinquance sont un sujet rémunérateur pour la presse et les quelques personnes porteuses d’un avis éclairé sur le sujet: Laurent Mucchielli, Alain BAUER, etc. Enfin la critique de ces chiffres est politique, elle sert de défouloir entre majorité et opposition, surtout depuis que la sécurité est devenue un enjeu majeur de politique intérieure.

La critique peut également être, pour le politique, un argumentaire justifiant par un changement de pratique une hausse sensible de la délinquance constatée. En ce sens, et ce n’est pas la première fois, le rapport de l’IGA de juin 2013 évalue à 130 000 faits non comptabilisés par an entre 2007 et 2012. Cet excellent travail est, semble-t-il, sans lien avec la nomination de son principal rédacteur comme DRCPN.

A l’exception de ces quelques doutes, grosso modo, toutes les procédures sont enregistrées dans le STIC (puis dans TAJ), parfois avec un peu de retard (arrêt maladie des personnels chargés des saisies, mois terminant sur un week-end, volonté locale) mais, in fine, toutes les procédures sont saisies et donc finissent immanquablement par apparaître dans le système. Il y a donc un lissage annuel qui atténue en partie les petites erreurs ou manipulations mensuelles et je vais essayer de vous le prouver avec quelques graphiques issus des données de mon département:

Comparaison du taux de criminalité et du taux d'élucidation 1996-2012

Comparaison du taux de criminalité et du taux d’élucidation 1996-2012

Indépendamment des directives internes, des politiques de chiffres, des stratégies gouvernementales, des modifications (ruptures) de collecte statistique, dans un petit département où la population est, sur la période considérée, stable ainsi que les effectifs de police on observe une symétrie entre le taux de criminalité pour 1000 habitants et le taux d’élucidation.

Cette symétrie semble donc témoigner d’un lien entre faits constatés et faits élucidés qui n’apparaîtrait pas si les ruptures ou erreurs statistiques étaient plus flagrantes sur une période que sur une autre (c’est à dire sous un gouvernement plus que sous un autre). Attention je n’affirme pas, mais je suppose d’instinct, que cette symétrie est vraie dans tous les départements. Cela tend à montrer que les statistiques de la délinquance présentent des tendances vraies indépendamment des affrontements idéologiques et partisans.

Toutefois pour être plus objectif dans cette analyse, dont certains ne manqueraient pas de souligner à juste titre le côté empirique, il faut entrer plus finement dans la compréhension du taux d’élucidation qui est une donnée très influencée par la nature même des infractions. Certaines catégories d’infractions sont plus favorables à l’accroissement du taux d’élucidation que d’autres:

Part des indicateurs ONDRP dans les faits constatés et élucidés

Part des indicateurs ONDRP dans les faits constatés et élucidés

Faits constatés et élucidés par indicateur ONDRP

Faits constatés et élucidés par indicateur ONDRP

Un peu de vocabulaire pour le décryptage de ces graphiques:

Les indicateurs de l’ONDRP sont des regroupements d’infractions (index de l’état 4001) par catégories:

  • IAB: indicateur des atteintes aux biens (vols et destructions/dégradations de biens)
  • AVIP: indicateur des atteintes volontaires à l’intégrité physique (violences, agressions)
  • EIEF: indicateur des escroqueries et infractions économiques et financières (arnaques sur le bon coin par exemple)
  • IRAS: indicateur des infractions révélées par l’action des services (flagrant délit de voie publique)

L’indicateur ADP (délinquance proximité ou de voie publique) est un indicateur spécifique de la DGPN pas de l’ONDRP.

Ce que l’on constate c’est que les IRAS qui ne représentent que 8% des faits constatés, participent pour près de 23% du taux d’élucidation. Les violences: 15% des faits constatés et 24% des faits élucidés; etc (reportez-vous aux tableaux en cliquant dessus pour les agrandir)

Ainsi l’augmentation des AVIP et des IRAS à un impact plus fort sur l’évolution du taux d’élucidation que celui des IAB: on pourrait dire pour simplifier que plus les atteintes aux biens augmentent et plus le taux d’élucidation baisse, plus les policiers font des interpellations d’initiative (fumeurs de cannabis par ex) plus le taux d’élucidation monte.

Toutefois la marge de manipulation du taux d’élucidation est faible, il y a un effet de seuil lié au nombre de policiers de voie publique et à la transformation opportuniste de la délinquance: les escroqueries explosent grâce à internet, les vols de bijoux en raison de l’envol des cours des métaux précieux, etc.

L’ensemble de ces éléments tend pour moi à relativiser les critiques formulées à l’encontre des statistiques de la délinquance, qui, si elles ne sont pas parfaites ne peuvent être non plus discréditées. Elles montrent des tendances qui permettent à la police et la gendarmerie de s’adapter pour faire face aux mutations des délinquants, elles donnent à la hiérarchie des informations sur le moral des troupes (les IRAS sont des actions d’initiative des fonctionnaires de police), elles donnent au politique des sueurs froides et à la nation des sentiments ambigües. Elles ne sont pas une photographie de la réalité de la délinquance mais une relativement honnête image des faits constatés et élucidés par les forces de police et de gendarmerie.

 

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Une réflexion au sujet de « Les statistiques de la délinquance »

  1. REBEYROL

    Je m’intéresse depuis 1 an à la délinquance et ai monté une association de Voisins Vigilants.
    Je suis de plus en plus surpris par ce que je découvre et, mis bout à bout, on arrive au fait que seulement ± 20% des cambriolages figurent réellement dans les statistiques des cambriolages.
    N’hésitez pas à me mettre destinataire de vos “billets“ (je n’ai pas trouvé où m’abonner).
    Continuez, on a besoin de retours du terrain.
    Meilleurs sentiments, Patrick Rebeyrol.

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